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« La vie politique de Paul Sauvé »

PAUL SAUVÉ: Désormais, l’avenir

(Les premières lumières de la Révolution tranquille)

SYNOPSIS

Texte écrit par  Paul Labonne et Paul Carvalho

Nous croyons que les «cent jours » du gouvernement Sauvé ont été le démarrage de la « Révolution tranquille »…Paul Sauvé mit en place des mécanismes de changement qui reflétaient un nouveau type de valeurs correspondant à la structure socio-économique du Québec des années 60. – Denise Bombardier, mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 1971

Partout où il l’estimait nécessaire, il a rompu avec un passé encore proche ; et il a posé une série d’amorces. – André Laurendeau, janvier 1960

Une page de l’histoire du Québec est définitivement tournée à la mort de Maurice Duplessis, survenue le 7 septembre 1959. Dauphin de Duplessis, Paul Sauvé est immédiatement désigné à l’unanimité comme Premier ministre du Québec par les députés de l’Union nationale. Paul Sauvé est perçu comme l’homme de la situation, dans lequel plusieurs acteurs de la société québécoise fondent de grands espoirs. Sans le savoir, il ne lui reste que 112 jours avant qu’il ne meurt d’une crise cardiaque.

Sauvé aura néanmoins pavé la voie à la Révolution tranquille en instituant plusieurs réformes marquées du sceau de la modernité. Sachant l’élection prochaine, Sauvé entreprend une véritable course contre la montre, y laissant sa santé. En l’espace de quatre mois, il fait adopter 66 lois dont plusieurs ont un caractère progressiste. Il donne son accord de principe à l’assurance hospitalisation, vote des lois nettement plus favorables aux ouvriers et crée la fonction publique québécoise moderne en la mettant à l’abri de décisions politiques partisanes et en lui payant un salaire décent.

Plus important encore, contrairement au style autoritaire de Duplessis qui exigeait que tout passe à travers lui, Sauvé délègue et écoute. Surprenant même l’opposition en appuyant leurs motions, il communique l’idée que le gouvernement du Québec n’est pas seulement que son Premier ministre. Paul Sauvé est un véritable chef d’orchestre au moment même des premières lumières d’un Québec moderne qui valorise les initiatives des individus et les bonnes relations entre les classes sociales.

Habité par des contradictions, Sauvé est un progressiste chez les conservateurs. Anti-conscriptionniste, il choisit d’aller libérer la Normandie et le nord de l’Europe de la tyrannie d’Hitler. Dauphin de Duplessis, il entretient d’excellentes relations avec le farouche syndicaliste Jean Marchand. Un autre politicien aurait été piégé par ces contradictions. Sauvé, lui, retombe sur ses pieds à cause de son grand sens politique, son élégance et son intelligence hors du commun. L’Assemblée législative reconnaîtra son talent en le nommant Président de la Chambre d’assemblée à l’âge presque incroyable de 29 ans. Personne d’aussi jeune n’avait eu cet honneur… sauf Louis-Joseph Papineau, un siècle plus tôt !

 

La politique dans le sang

Paul Sauvé est carrément né dans la politique. Alors qu’il n’a qu’un an, son père Arthur remporte pour une première fois le comté des Deux-Montagnes. Paul, enfant, entendra les enjeux secrets de la politique autour de la table à dîner chez la famille Sauvé alors que son père tient les rênes du Parti conservateur de la province et prépare les campagnes électorales à travers le Québec.

Pourtant, les Sauvé ne constituent pas une famille de la grande bourgeoisie québécoise. Simple journaliste, Arthur n’a pas de poste assuré, travaillant pour différents journaux jusqu’à ce qu’il se lance dans la politique active à temps plein. Au plan personnel, la famille vit un drame : sept des onze enfants meurent de la diphtérie en quelques semaines. Mais avec les succès relatifs d’Arthur qui devient chef de l’Opposition puis chef du Parti Conservateur, la famille aura les moyens de partir en vacance à travers le Québec. Paul prend le goût à la liberté. Vers l’âge de 20 ans, il emprunte l’auto de papa pour un voyage avec des amis à Toronto. Nous sommes en 1926, sur des routes cahoteuses, à la découverte du Canada anglais. Paul Sauvé nous laissera ses albums de voyage qui nous permettent de suivre son itinéraire à travers une série de photos, chacune ayant son commentaire écrit à la main.

Une photo prise juste trois ans plus tard nous révèle un Paul Sauvé dangereusement à côté des normes sociales de l’époque. La belle Luce Pelland fait la flapper assise, avec un magnifique sourire, sur le capot de la voiture de la famille Sauvé. Paul, déhanché et vêtu d’un pantalon et d’un veston à la mode, entoure de son bras sa dulcinée.

En 1930, à l’âge tendre de 23 ans, il est reçu avocat et remporte pour une première fois la circonscription des Deux-Montagnes lors d’une élection partielle, succédant ainsi à son père. Comme Arthur, Paul est profondément nationaliste. Il ne pourrait en être autrement pour des élus représentant un comté où s’est déroulé un épisode marquant de la Rébellion de 1837. Les Sauvé ont même été, à deux reprises, propriétaires des terrains où vécu le chef des Patriotes de Saint-Eustache, Jean-Olivier Chénier, mort héroïquement dans l’église de ce village.

Fait méconnu, les Sauvé sont à l’origine de la prise du pouvoir de Maurice Duplessis comme chef du Parti conservateur du Québec en 1933. Jadis acolyte d’Arthur, Duplessis se trouve alors entre le père et le fils. En ce qui a trait au père, Duplessis bénéficie d’informations privilégiées en provenance du cabinet fédéral de Bennett, dans lequel Arthur occupe la fonction de ministre des Postes. Quant au fils, il est l’un des ténors du Parti conservateur et œuvre à l’élaboration du programme. Duplessis le nomme Orateur de la Chambre d’assemblée en 1936 lors de la prise du pouvoir par l’Union nationale, née de l’alliance du Parti conservateur du Québec et de l’Action libérale nationale.

À la suite de la défaite électorale de l’automne1939, avec comme toile de fond la conscription, la grogne s’installe au sein de l’Union nationale. Plusieurs députés blâment Duplessis pour avoir fait disparaître l’ancien Parti conservateur. Quant à Duplessis, il se réfugie dans l’alcool. En 1940, il est hospitalisé pour une sévère crise de foie, conséquence de ses excès d’alcool. Des députés songent sérieusement à un putsch qui mettrait le jeune Paul Sauvé au pouvoir. Mais Paul n’est pas impliqué.

 

Le volontaire anti-conscriptionniste

L’atmosphère s’alourdit. Duplessis qui avait toujours perçu Sauvé comme un rival potentiel le considère, avec cette tentative de putsch, comme son ennemi.  Ce n’est pas surprenant que Paul Sauvé prenne ses distances avec l’homme et son parti. Ce qui étonne les Unionistes et une partie de la population, c’est sa décision de s’enrôler dans l’armée comme officier.  Il le fait par choix, non par obligation, puisque son statut de parlementaire aurait pu l’exempter du service militaire. Plusieurs verront dans cette décision un pied de nez au chef de l’Union nationale, en même tant qu’une trahison aux idées anti-conscriptionnistes du parti.

L’engagement de Paul Sauvé est plus profond. Choqué par la barbarie d’Hitler, Sauvé n’a pas l’intention de rester les bras croisés alors que la France fait face aux canons nazis. « À l’heure où nos compatriotes ont commencé à arroser de leur sang ce coin de France », expliquera t-il plus tard dans une lettre adressée aux électeurs de son comté, « ceux que la Providence a préparé d’une façon toute particulière pour jouer ce rôle ont le devoir inéluctable et sacré d’être à leur tête et de partager leurs risques. » Paul parle ici de lui-même. Déjà dans l’armée de réserve depuis 1931, Sauvé est bien placé pour encadrer des officiers canadiens-français. L’enjeu est de taille : il faut former, dans des très brefs délais et en nombre suffisant, des officiers francophones compétents qui pourront entraîner les soldats dans leur langue.

Sauvé est au centre de l’action. Il organise le deuxième bataillon des Fusiliers Mont-Royal. Il commande une compagnie au Centre de formation de Sorel et met sur pied le Centre de formation avancée de Farhnam.

En 1943, on le retrouve en Angleterre installé dans des baraques avec 100 000 autres soldats Canadiens, s’exerçant en vue du débarquement de Normandie. Sauvé fait partie du régiment des Fusiliers Mont-Royal qu’il a fallu reconstituer après le tragique raid de Dieppe en 1942 qui coûta la vie à de nombreux hommes.

Le 7 juillet 1944, à sept heures du matin, le major Paul Sauvé débarque avec ses hommes en Normandie. Ils ne sont seulement qu’à sept milles de la ligne de feu. Deux semaines plus tard, les Fusiliers reçoivent leur première mission, bloquer la contre-offensive allemande constituée de trois divisions d’élite. Les combats se soldent par de lourdes pertes pour les Fusiliers Mont-Royal soit près de 100 soldats et de 17 officiers. « Paul avait une préoccupation constante de préserver la vie de chacun de ses soldats », nous raconte Fernand Dostie, compagnon d’arme de Sauvé en 1943-1944, que nous allons interviewer pour ce documentaire. De retour au pays, Sauvé fera de Dostie un de ses principaux collaborateurs.

Entre temps, dans le comté des Deux-Montagnes, Luce procure la victoire électorale à son mari, en l’absence de celui-ci qui combat au front. Ni la naissance de sa fille Ginette, ni la mort d’Arthur n’ont constitué des motifs suffisants pour éloigner Paul de la campagne militaire. Il reviendra changé en 1945, marqué par la souffrance humaine et l’esprit du sacrifice. « Quelles fortes pages d’histoire s’écrivent tous les jours », confie t-il dans une lettre en 1943, « Ici, point de différence de classes. Le professionnel, le musicien, le journaliste, le député… se confondent avec l’artisan et l’ouvrier. Leur patriotisme se fond dans le même risque et le même sacrifice. J’aime tirer des leçons de cette vie commune qui méprise l’égoïsme individuel. »

 

Un homme nouveau

Le Paul Sauvé qui revient de guerre, est un humaniste ouvert sur le monde, préoccupé par l’harmonie sociale et par la volonté de faire progresser le Québec dans un nouveau contexte international. Sauvé subit un choc culturel en rentrant au pays et perçoit le caractère étroit et traditionnel d’une société repliée sur elle-même. Alors que la France le décore de la Croix de Guerre avec Étoile de vermeil, Duplessis le fait attendre un an et demie avant de lui offrir le nouveau ministère du Bien-Être social et de la Jeunesse.

Une fois en poste, Sauvé innove. Démontrant une très grande empathie pour la jeunesse, il procède à la décriminalisation de la délinquance juvénile. Peu de gens savent que cette réforme s’inspire du modèle travailliste anglais du gouvernement Attlee. L’initiatrice de cette idée est une jeune avocate québécoise de 25 ans, Jeanne-d’Arc Lemay, qui a fait une partie de ses études de droit en Angleterre. Sauvé est celui qui embauche Lemay, la première femme avocate du gouvernement du Québec. En soi, cela est déjà remarquable. En plus, il lui confie le mandat de mener à terme cette réforme très progressiste. L’idée centrale du Bill 65 est que le jeune délinquant n’est pas un criminel. Plus question dorénavant de mettre en prison les délinquants juvéniles.  Le ministère de Paul Sauvé créera des centres de réadaptation permettant de réhabiliter les jeunes.

Par ailleurs, conscient de l’infériorité économique des Canadiens-français, Sauvé veut préparer la jeune génération aux nouvelles réalités du marché du travail de l’après-guerre, caractérisée par une forte poussée industrielle.  À leur intention, il met sur pied un réseau laïc d’une cinquantaine d’écoles d’arts et métiers, techniques et de haute spécialisation, réparties dans les principales villes du Québec.  Ces écoles touchent les secteurs du meuble, des arts graphiques et appliqués, de la papeterie, du textile, de l’automobile et de la marine.

 

Sauvé, l’héritier de Duplessis ?

Si Paul Sauvé est indéniablement un progressiste, il s’abstient d’intervenir dans le conflit qui opposera l’Union nationale à la classe ouvrière. En 1949, 5 000 travailleurs d’Asbestos et de Thetford Mines partent en guerre contre leur patron Johns Mainville. En pleine guerre froide, le Premier ministre Duplessis promulgue la loi du Cadenas qui autorise la fermeture d’une unité syndicale si un seul de ses membres est affilié au parti communiste ou soupçonné de l’être. Quand les patrons substituent les travailleurs légitimes par des scabs, la violence éclate. Duplessis fait envoyer la police provinciale qui passe à tabac les grévistes. L’intelligentsia québécoise et le milieu syndical se mobilisent alors contre le régime duplessiste, perçu comme le symbole d’un ordre social à abattre.

Et que fait Sauvé pendant ce temps ? Rien. Lumière de l’Union nationale dans une position privilégiée pour faire une critique des excès de Duplessis, Sauvé se résigne au silence. Ce que l’Histoire lui reprochera pour toujours. Ce paradoxe pourrait peut-être s’expliquer par une loyauté surtout envers la mémoire de son père, ancien chef du Parti conservateur, plutôt que par un appui inconditionnel à Duplessis.

 

La Révolution des 100 jours

Sauvé songe à démissionner du parti à quelques reprises, sans doute dégoûté par le côté réactionnaire et autoritaire du « choeuf ». Mais le ministre le plus doué du cabinet Duplessis ne partira pas et le « choeuf » s’accrochera au pouvoir tout au long des années 1950, retardant ainsi l’arrivée de la modernité politique au Québec. Tout change lorsque Duplessis subit un accident cérébro-vasculaire. Sans aucune hésitation, le caucus de l’Union nationale désigne à l’unanimité Paul Sauvé comme successeur de Duplessis. Tout de suite, la course aux réformes s’amorce. Cette période sera connue dès la mort de Paul Sauvé comme « la Révolution des 100 jours », un moment d’effervescence sans précédent dans l’histoire du Québec. Après avoir attendu plus d’une décennie, Sauvé avait-il soif de modernité ? Ou est-ce l’échéance d’une élection à très court terme qui motiva Sauvé à laisser sa marque et à couper l’herbe sous le pied aux libéraux ?

Peu importe les raisons, le fait est qu’en l’espace de presque quatre mois, Sauvé normalise les relations du gouvernement du Québec avec la presse, le monde ouvrier, les universités et le gouvernement fédéral. Avec le gouvernent d’Ottawa, il établit la formule de l’ « opting-out » qui permet aux provinces de se retirer d’un programme fédéral avec une compensation financière. Cela représente un pas de géant pour le Québec dans sa reconnaissance comme société distincte dans la Confédération canadienne.  La formule de l’ « opting-out » est demeurée en vigueur jusqu’à nos jours.

Mais Paul Sauvé paiera de sa santé et de sa vie cette course vers la modernité. Habitué à la discipline militaire, Sauvé s’impose un régime de vie draconien, soit deux à trois heures de sommeil par nuit. Même si le mot stress n’est pas encore inventé, l’effet, lui, est bien réel. Avant les vacances de Noël, Paul Sauvé ne parvient pas à lire le discours de Bonne année pour un enregistrement radio. En studio, Sauvé trébuche sur chaque phrase dans un petit texte de trois pages, tant il est fatigué. Il confie à l’un de ses ministres, Jacques Miquelon, son malaise au bras droit avant de quitter la vieille capitale. Mais Sauvé ne peut compter sur un repos une fois chez lui à Saint-Eustache. Fidèle à l’ancienne tradition établie par son père, Sauvé va serrer la main de trois cents électeurs qui défilent dans sa maison le jour de l’An.

Dans la nuit du premier jour de la décennie la plus marquante de l’histoire moderne du Québec, Paul Sauvé ne parvient pas à s’endormir. Convaincu qu’il souffre d’une indigestion, il entreprend de faire de l’exercice en montant et en descendant les escaliers chez lui. Rien ne pourrait être plus contre-indiqué dans le cas d’une crise cardiaque. Cela lui est fatal.

C’est la fin d’un homme mais le début d’une époque. Chose inusitée, Jean Lesage et Georges-Émile Lapalme assistent aux funérailles de Paul Sauvé sous le regard médusé de ses anciens partisans. Ces électeurs n’arrivent pas à comprendre comment des adversaires libéraux du chef unioniste viennent lui témoigner une telle marque de respect. L’Histoire le comprendra. Lapalme, alors chef de l’opposition, dira plus tard : « Si Sauvé était demeuré là, il aurait accompli, lui, la Révolution tranquille, peut-être pas sous les mêmes couleurs que les nôtres, mais il l’aurait accomplie. »

 

Pour ce film, nous avons interviewé:

Les deux enfants de Paul Sauvé, Pierre et Ginette Sauvé.

Fernand Dostie

Membre du même régiment et du même bataillon que Paul Sauvé durant la 2e Guerre mondiale, sous-ministre adjoint et sous-ministre du ministère du Bien-Être social et de la Jeunesse, Chef de cabinet de Paul Sauvé.

Jean Pelletier

Attaché de presse de Paul Sauvé.

Jeanne d’Arc Lemay

Avocate responsable de la réforme décriminalisant la délinquance juvénile.